Disparitions

il etaitPrix des Libraires 2016

J’ai longtemps été persuadée que Thomas B.Reverdy était américain, ce B peut-être, ce Y chic, cette consonance. Si une amie ne m’avait détrompée, je l’aurais cru encore vu le thème et le titre de son dernier roman: « Il était une ville ». Ce livre, qui n’a rien d’un conte, raconte Détroit pendant la crise des subprimes.

Il était une fois l’histoire d’un naufrage lent et inexorable, le naufrage de cette ville américaine qui doucement disparait. Dès les premières pages, l’atmosphère de fin du monde est posée. Les usines de voitures ferment les unes après les autres, le maire est balayé par un scandale, Détroit croule sous les dettes. Les réseaux électriques sont en piteux état, certains quartiers n’ont plus d’eau. Tout est gris dans la froidure de l’hiver. Doucement, la vie semble se retirer emportée par le ressac d’un capitalisme sauvage, les habitants s’éclipsent ou se terrent, et la ville s’efface. Des quartiers entiers deviennent des terrains vagues, des entreprises sont squattés. Détroit c’est la chute du capitalisme triomphant. Dans ce qu’il reste de l’ancienne capitale américaine de l’automobile, un gamin traine avec ses copains, un flic cherche des disparus et un ingénieur français débarque pour ouvrir un complexe industriel. A travers ces trois personnages, Thomas B Reverdy parvient à créer une « poésie des ruines. »

J’aime les romans « géographiques », les écrivains des lieux (comme Maylis de Kerangal dans « Naissance d’un pont »), je me suis découvert un nouveau chouchou : Thomas B.Reverdy.

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Une autre poésie des ruines, celle de l’artiste Anselm Kiefer, au Centre Pompidou

 

Plongeon dans l’adolescence

Tous les thèmes chers à Maylis de Kerangal sont dans « Corniche Kennedy » : la mer, la liberté, l’adolescence, les corps. téléchargement
Elle croque à merveille l’esprit de ce lieu, la Plate, une bande de plage bétonnée, territoire d’un groupe d’ados qui passe ses journées à plonger, de toujours plus haut.
Chaque matin, ils descendent de leur quartier délabré pour profiter de la mer. Leur quotidien est réglé comme du papier à musique, la bande est constituée. Les filles ont leurs habitudes, les gars les leurs. Entre deux plongeons, on se jauge, on se rapproche, on s’embrouille. On joue au chat et à la souris avec les flics depuis que le maire (ce personnage enivré de pouvoir et « gargantuesque ») a décidé de mettre fin à leurs jeux dangereux. Un jour, une jeune fille, une « étrangère », une « bourgeoise » surgit dans ce tableau si rassurant. « Punie », elle est sommée de sauter du plus haut rocher. Mais, elle prend goût au grand saut. Le chef de bande reste fasciné par cette fille sortie de nulle part. De sa fenêtre, de l’autre côté de la corniche, un vieux flic observe leur manège.
Un bon – mais pas excellent- Kerangal, très bien si vous voulez découvrir la superbe écriture de cette auteure sans craindre d’être rebuté par ses longues phrases. Si, comme moi, vous tombez sous le charme du « style Kerangal », poursuivez avec « Réparer les vivants ».

* « Corniche Kennedy » de Maylis de Kerangal, éditions Verticales, 2008, ou en poche chez Folio

Sarajevo, des snipers et des JO

« Robert Mitchum ne revient pas » de Jean Hatzfeld

Je ne vous dirai pas qui est Robert Mitchum, vous le découvrirez vite dans ce roman qui se déroule en Yougoslavie. Le pays de Tito est au bord de l’éclatement. Jean Hatzfeld a déjà raconté le conflit des Balkans dans « L’air de la guerre » publié en 1994.l'air de la guerre Dans ce carnet de reportages très complet, le journaliste qu’il était alors décrit les combats acharnés notamment à Mostar en Bosnie. Il cherche aussi à comprend pourquoi la guerre exerce cette fascination sur les reporters et sur l’homme en général. Tous sont happés par cette idée qu’on « vit plus fort » en période de guerre, que les émotions sont exacerbées. Jean Hatzfeld parcourt la région durant deux ans avant d’être blessé par une rafale de Kalachnikov et rapatrié en France.

Robert MitchumDans « Robert Mitchum ne revient pas », Jean Hatzfeld choisit la fiction pour évoquer à nouveau cette guerre européenne après une long travail journalistique et littéraire consacré au génocide rwandais.
Son dernier roman est une histoire d’amour entre Vahidin, le musulman et Marija, la serbe. Athlètes de haut-niveau, ils n’ont qu’un objectif: les JO de 1992. Ils vivent, pas encore ensemble, dans les environs de Sarajevo. Leur vie de sportifs concentrés sur la compétition vole en éclat avec le conflit. Pendant les premières semaine, les deux héros parviennent à rester à l’écart des violences et veulent croire que cela ne durera pas. Les exactions, les bombes, l’épuration les rattrapent vite. Car, pour leur malheur, ces graines de champion ne sont ni nageurs ni basketteurs; ils font du tir! Leur stature de gloire locale ne les sert qu’un moment.
Alors que Sarajevo est déchirée, que cette ville-carrefour n’est plus qu’un macabre terrain de jeu pour snipers fous, chaque camp essaye de persuader « son » sportif de s’engager. Quoi de mieux qu’un tireur professionnel pour gagner la bataille de Sarajevo! Les miliciens tentent tout; intimidations sur leur famille, chantages, marchandages…Vahidin est le premier à devenir sniper. Marija parvient longtemps à se terrer dans la forêt proche d’Ilidza avant d’être emportée par la vague de violence. Le roman raconte le déchirement des communautés par le prisme de ces deux amoureux puis, leur vie de tireurs à Sarajevo. C’est passionnant et haletant. Sans le savoir, sans accrochage direct, Vahidin et Marija sont face à face dans la ville, en concurrence, chacun étant le meilleur sniper de son camp.
Mais, le récit ne s’arrête pas à la fin de la guerre, Jean Hatzfeld montre l’après. Vahidin comme Marija vont tenter de retrouver leur trajectoire de champions dans l’ex-yougoslavie, pour elle, ou en exil, pour lui. Les trois-quarts du roman sont excellents, la fin pêche un peu; il y a comme un flottement qui ne doit pourtant pas vous empêcher de lire « Robert Mitchum ne revient pas ».

Tout sera oublié Si la période et la région vous intéresse je vous recommande aussi « Tout sera oublié » de Mathias Enard et Pierre Marquès, un bijou dégoté il y a quelques mois dans ma librairie de quartier. Attirée par le format original et la beauté de la couverture, je l’ai acheté, sans hésitation et sans regret.Les aquarelles de Pierre Marquès sont magnifiques et les textes d’Enard (auteur de « Zone ») sont une ponctuation, une musique en sourdine.
Les deux artistes français vivent à Barcelone où ils se sont rencontrés. Tous deux ont été marqués par cette guerre des balkans qui éclatent alors qu’ils ont vingt ans. Marquès touche à tous les supports, toutes les techniques artistiques et la mémoire est le fil conducteur de son travail. 20 ans après les combats yougoslaves, on lui a commandé un monument en mémoire des victimes. « Tout sera oublié » raconte son voyage, leur voyage, dans les balkans à la recherche des traces de ce conflit et de l’inspiration. C’est très beau.

* « Robert Mitchum ne revient pas » de Jean Hatzfeld, Gallimard, 2013

* « L’air de la guerre » de Jean Hatzfeld Editions de l’Olivier, 1994

* « Tout sera oublié » de Mathias Enard et Pierre Marquès, Actes Sud BD, 2013

L’apartheid à hauteur d’enfant

La mort de Nelson Mandela a fait ressortir mes lacunes en matière de littérature sud-africaine. Hormis les célèbres Nadine Gordimer et André Brink (extraordinaire), je n’avais pas lu grand-chose. Quand on m’a proposé de me prêter « L’odeur des pommes » de Mark Berh, j’ai saisi l’occasion.odeur des pommes

Marnus, le narrateur, raconte sa jeunesse dans un quartier très chic du Cap. C’est une enfance afrikaner pour ce fils d’un général et d’une ancienne chanteuse lyrique. Une enfance dans un milieu bourgeois, religieux, sur-protégé et loin du monde des « coloureds ». Loin aussi de l’idée d’apartheid car la ségrégation est si intégrée par l’enfant que c’est presque comme si elle n’existait pas. Elle surgit au détour de différents épisodes de la vie de ce gamin de 10 ans. En 1973, son quotidien est presque semblable à celui de tous les enfants de son âge : école et bulletins de notes, parties de pêche avec Frikkie son meilleur copain, engueulade par son père très strict, prise de bec avec sa soeur ado.

La description est assez neutre, cela en est parfois déstabilisant. L’auteur n’est pas dans la revendication. Il préfère montrer comment le racisme filtre dans les moindres recoins de la vie de cette famille, dans leurs comportements insignifiants de prime abord. Petit à petit, Marnus et surtout sa soeur qui entre dans l’adolescence rebelle, touchent du doigt l’injustice faite aux noirs.
Un jour, le fils de Doreen, la domestique noire de la famille, est brûlé vif par trois blancs dans une gare. Il a dix ans.
Marnus demande « c’était vraiment des blancs, Maman?
(…)- oui, mon fils. Mais ce n’est pas ce qui va faire guérir Little-Neuville…et ce n’était sans doute pas bien de sa part de voler du charbon.
(…) le narrateur : Même si Little-Neuville a volé du charbon, je ne pense pas que ce soit bien que quelqu’un veuille le faire frire sur un moteur de locomotive. Que Little-Neuville soit coloured ou pas, on ne devrait pas faire des choses pareilles, surtout à un enfant. »

Outre la ségrégation, il y a aussi un fort racisme de classe de la part des parents envers les afrikaners pauvres.
-« Mais, maman, pourquoi les blancs ont fait ça?
– Mon cher enfant, dit-elle et sa voix parait lasse, si je le savais, je te le dirais. Mais, tous les blancs ne sont pas des Chrétiens. Souviens-toi, il y a aussi des blancs des classes inférieures. Les gens des chemins de fer ne sont pas du tout éduqués en général. »

Au fil du récit, Marnus découvre, notamment après l’arrivée d’un étrange visiteur, un général chilien, le vrai visage de la société sud-africaine et celui de sa famille. Comment au nom de la défense du pays, de la supériorité blanche, de la toute-puissance de Dieu ou du père, ses parents justifient toutes les injustices et les dérives.
« L’odeur des pommes » n’est pas un chef d’oeuvre, la narration est parfois décousue mais ce regard d’enfant sur l’apartheid n’est pas dénué d’intérêt.

* »L’odeur des pommes  » de Mark Behr, 2010 (traduction), en poche chez « J’ai lu »

* »Au plus noir de la nuit » d’André Brink. D’un tout autre niveau littéraire, l’un des grands romans anti-apartheid, à lire ABSOLUMENT

« Amour » au ciné et sur papier

J’ai rattrapé mon retard ciné de 2012 en profitant du festival Télérama pour voir « Amour » d’Haneke. Pendant plus de deux heures, le cinéaste montre, sans rien épargner au spectateur, la fin de vie d’un couple. Elle, ancienne pianiste, fait plusieurs malaises cardiaques qui lui laissent des séquelles physiques puis psychologiques. Lui, il lui a promis, après sa première opération qu’il ne la laisserait pas repartir à l’hôpital. Il s’occupe d’elle jusqu’au bout alors qu’elle est impotente et retombée en enfance. Haneke filme avec justesse le crépuscule de ce couple, incarné par de formidables acteurs (Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant). C’est d’une tristesse absolue. Lettre à D
Ce long-métrage m’a rappelé le beau récit du philosophe contestataire André Gorz. Avant de se suicider avec sa femme, il a écrit une ultime lettre d’amour à celle qui a partagé sa vie : « Lettres à D. Histoire d’un amour  » est l’un des plus sensibles et des plus tristes livres d’amour que j’ai jamais lu.