« Profession du père » : le calvaire d’un fils

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Il y a les coups bien sûr. Les réveils en pleine nuit ou tôt le matin pour le gamin de 13 ans, « héros » du dernier livre de Sorj Chalandon: « -Enlève ta veste de pyjama. Je veux voir tes muscles. Il vérifiait la trace des coups. La ceinture avait laissé ses coups de langues sur ma peau. Il m’a tendu les haltères.-aujourd’hui, seulement 10 fois dans un sens et dans l’autre. »

Il y a surtout la solitude, immense, d’un enfant qui vit avec ses deux parents, presque deux étrangers, dans les années soixante.
Emile tente de faire son chemin en subissant les foudres de son père, égaré dans ses mensonges et sa mythomanie. Cet adulte ment, tout le temps.
A chaque rentrée scolaire, c’est le casse-tête assuré au moment de remplir les fiches de renseignement de l’école. « Profession du père »? Emile ne sait que répondre. Footballeur,parachutiste, pasteur,agent secret..il y en aurait tant. Pourtant, le père passe ses journées à la maison. Mais, il raconte ces histoires incroyables que se plait à croire son fils car elles égayent son quotidien. Il y croit dur comme fer puisqu’elles sont son unique rayon de soleil dans une vie morne et violente. Il en est sûr, son père le lui a promis, il lui offrira un vélo le jour de l’asassinat de De Gaulle. Emile devra l’aider dans cette mission pilotée par une organisation secrète.

Il y a la solitude de la mère, figure presque fantomatique, soumise au père et dont l’enfant ne peut guère attendre que la béquée. Ses gestes de tendresse ne sont qu’une ébauche. « Je me suis retourné. Maman avait pleuré. Pas grand-chose. Rien de trop, comme à son habitude. Une douleur sur la pointe des pieds. Elle a ouvert les bras, ce n’était pas son geste. J’ai hésité. Et puis, je me suis réfugié. »

Sorj Chalandon raconte cette enfance glaçante. Dans « Profession du père », l’écriture de l’ancien journaliste atteint des sommets d’épure et d’élégance. Il n’y a pas un mot de trop dans ce livre absolument bouleversant. « Dans ma poitrine, une foule inquiète se lamentait. Les nuits sans sommeil, je pensais à un cortège qui avançait à la lumière de torches. Une procession de damnés qui cherchaient à sortir de ma gorge en appelant à l’aide. Ce n’était pas un asthme d’effort, mais un asthme d’effroi. »

*« Profession du père » de Sorj Chalandon, Editions Grasset, 2015

*A lire aussi, son précédent roman, tout aussi excellent « Le quatrième mur »

« L’amour et les forêts » d’Eric Reinhardt, un éblouissement dans le gris de l’hiver

Eric et mon coeur chavire.
A chaque livre, il a des travers qui m’agacent.
A chaque livre, je succombe à son style si beau et à son romantisme tragique.
J’adore l’écriture de Reinhardt mêlant lyrisme et cynisme. Il est l’écrivain qui murmure à l’oreille des femmes. l'amourJe l’avais découvert avec l’excellent « Cendrillon » chez Stock dans la fameuse collection « Bleue ». Dans « L’amour et les forêts », bien intitulé « roman », il raconte sa rencontre et sa correspondance avec Bénédicte Ombredanne, une lectrice, prof de français, malheureuse comme les pierres dans sa vie conjugale pourrie par son manipulateur de mari.

Le thème m’intéressait peu, l’éternelle mise en abyme de l’écrivain qui rencontre sa lectrice, l’éternel auteur narcissique qui se met en scène etc. Seulement voilà, Reinhardt fait cela extrêmement bien. Et puis, à quel autre auteur contemporain une femme pourrait-elle avoir envie de se confier? A lui, comme une évidence. Le beau gentleman des lettres françaises parle des femmes avec une rare justesse. On suit ces quelques rendez-vous avec sa lectrice qui lui raconte son quotidien soumis à son odieux époux.

Reinhardt parle d’écriture; du couple; du mensonge; de la manipulation d’une personne par une autre, du lecteur par l’auteur, de l’auteur par le récit d’une anonyme, de soi par soi-même. Son idéaliste héroïne préfère rêver sa vie plutôt que la vivre et choisit le renoncement plutôt que l’échec.
Le déroulé du roman parait prévisible à plusieurs reprises mais Eric Reinhardt sait changer de direction, surprendre et réussit un livre brillant et prenant.

*« L’amour et les forêts » d’Eric Reinhardt, Gallimard, 2014

Confiteor de Jaume Cabré

Prix Courrier International du meilleur livre étranger 2013

Attention chef d’oeuvre! « Confiteor » de Jaume Cabré est l’oeuvre d’un érudit du XXIe siècle. Dans la Barcelone des années cinquante, un enfant grandit au milieu des antiquités et des vieux manuscrits. La vie d’Adria sent le renfermé, coincé entre un père autoritaire et une mère peu aimante. Le père, figure tutélaire, veut modeler son fils à son image : lui faire jouer du violon, l’initier à son amour des manuscrits, en faire un intellectuel. ConfiteorPour échapper à ce quotidien confiné, Adria lit. Adolescent puis adulte, il va découvrir la provenance douteuse des collections de son père. Au soir de sa vie, craignant de perdre la mémoire, l’intellectuel brillant qu’il est devenu raconte ses découvertes et sa difficulté à se libérer du poids des actes de son père.
Le livre est long et protéiforme;les histoires, les époques, les narrateurs même s’entrecroisent pour un résultat génial. Ce n’est pas de la littérature, c’est de la dentelle. Ne vous laissez pas impressionner par cette narration. On perd parfois le fil mais jamais le sens des intermèdes, chaque digression entre en résonance avec le parcours du narrateur principal. Il vaut mieux lire « Confiteor » à tête reposée. Sa lecture est exigeante mais vous en serez récompensé car c’est une véritable expérience. Bientôt, il y aura ceux qui l’ont lu… et les autres 😉

* « Confiteor » de Jaume Cabré, Actes Sud, 2013

* »L’ombre du vent » de Carlos Luiz Zafon.
De prime abord, « Confiteor » fait penser à un autre bon roman catalan, « L’ombre du vent ». Les livres, les secrets de famille, le pouvoir de la lecture et son côté mystérieux et solitaire, les thèmes des deux bouquins sont assez proches. Mais, le style et l’histoire n’ont rien à voir. Le best-seller de Zafon est bien plus facile à lire.

« Réparer les vivants » et faire vibrer les lecteurs

Grand-prix RTL-Lire 2014
Prix du roman des étudiants France Culture/Télérama

« Réparer les vivants » raconte l’histoire du cœur de Simon, un jeune passionné de surf. Dès les premières pages, on sait que le drame va surgir, on sait qu’il va arriver quelque chose à Simon. Et puis, on l’oublie car Maylis de Kerangal nous emmène déjà à une session surf, à l’aube, quand les corps luttent avec les vagues et le froid. reparer les vivantsEn une longue phrase, la seule, de ce premier chapitre, le récit nous happe grâce à une écriture dense, riche et poétique. Simon et ses potes glissent seuls sur cette plage proche du Havre. Un moment de grâce comme seules l’adolescence et la passion savent en réserver. Kerangal dessine avec finesse ses surfeurs matinaux.

Soudain, le drame surgit. Simon est dans le coma. Où est la vie, où est la mort? Où est la limite alors que la science d’aujourd’hui permet de maintenir un corps en fonctionnement grâce à des machines? La mère de Simon prend ses questionnements en plein figure, deuxième vague de secousse après la nouvelle de l’accident de son fils.

Alors, après des pages saisissantes sur la douleur de la perte, « Réparer les vivants » bascule vers l’avenir. La course contre la montre pour une greffe du cœur commence; le suspens avec. Maylis de Kerangal se met dans la peau de chacun des personnes qui entre en jeu, du plus accessoire au plus important : le chirurgien qui annonce l’irréversible, le coordinateur des dons d’organes, l’interne qui va pratiquer le prélèvement du cœur, le médecin qui va implanter, le bénéficiaire du don etc.

Chaque acteur de la greffe est saisi sur le vif, au moment où il apprend sa « mobilisation ». En quelques lignes, Kerangal dépeint le caractère et les failles de ces personnages. Elle raconte leur passé. Rien de superflu, quelques détails signifiants, quelques tics, de la couleur etc. Très vite, on a l’impression de les connaitre depuis toujours. Elle partage avec Victor Hugo (oui oui vous pouvez hurler au blasphème!) cette capacité à saisir et à raconter les tréfonds de l’âme humaine, à décrire la multiplicité des sentiments avec une précision d’orfèvre. Avec un style inimitable fait de longues phrases sur lesquelles on surfe sans jamais se noyer, Kerangal parvient à susciter un nombre inouï d’émotions en 280 pages.

kerangalAvec ces personnages, l’écrivaine nous permet d’entrer dans un endroit confiné, secret, inconnu, dans ce royaume médical qu’est le bloc opératoire. Non, elle ne va pas oser nous raconter de A à Z une opération, non c’est dégueulasse, non, c’est trop technique. Et bien, si. Elle ose tout et le tout à une puissance littéraire incroyable. Vous êtes accrochés à son récit comme à un roman policier. Elle dit la précision du geste opératoire, le langage hermétique aux profanes, les blagues entre médecins pour faire baisser la tension, la sueur et la concentration sur les visages. Le texte est haletant, le réalisme envoutant, on est dans la salle, avec les médecins, on retient son souffle. Notre cœur à nous s’emballe, bat fort, haut-le-cœur aussi parfois devant tant de détails mais Maylis de Kerangal sait s’arrêter avant l’écoeurement fatal. Tout n’est que littérature, loin de tout voyeurisme ou mélodrame.

Les dernières pages de « Réparer les vivants » approchent, je ralentis ma lecture pour les savourer. La dernière puis page blanche. Un livre se ferme. Waouuu, je suis scotchée à mon siège de métro, j’ai envie de secouer mes voisins, de leur demander s’ils l’ont lu, s’ils vont le lire, leur dire qu‘il ne faut pas passer à côté. En descendant de la rame, je flotte; ailleurs. J’ai le sentiment que l’émotion littéraire, la jubilation intérieure d’avoir lu un grand texte se lit sur mon visage.

J’en étais déjà convaincu, j’en ai la confirmation avec ce livre. Maylis de Kerangal est une des grandes voix de la littérature contemporaine française.

*Réparer les vivants, éditions Verticales, 2014
Son meilleur livre, peut-être le meilleur roman français de l’année 2014.

*Naissance d’un pont, éditions Verticales, 2010
Je vous conseille aussi « Naissance d’un pont » qui raconte un chantier dans un pays lointain. Ambiance far-west, béton et grands espaces. C’est super. Il y a quelques jours, Le Monde des livres écrivait qu’elle était une « romancière des lieux », une expression parfaite pour décrire l’œuvre de Kerangal, ce roman-ci en particulier.

Rêve de théâtre à Beyrouth

PRIX GONCOURT DES LYCÉENS 2013

S’il n’y avait à garder qu’un seul luxe ce serait celui de pouvoir entamer un roman au petit déjeuner et l’avoir presque terminé à l’heure de l’apéro. C’est le sort que j’ai réservé au dernier roman de Sorj Chalandon « Le quatrième mur ». sorj-chalandon-le-quatrieme-murCet écrivain, ancien journaliste, figurait depuis très longtemps sur ma « liste des auteurs à découvrir ». Ces précédents livres ont été couronnés d’éloges et de prix : le Grand prix de l’Académie Française pour « Retour à Killybegs » en 2011, le Médicis grâce à « La promesse » en 2006. J’ai franchi le pas, séduite par les thèmes de son dernier roman, le Liban et le théâtre. Ce fut une grande découverte littéraire.

"Le quatrième mur" est le nom donné par les comédiens à la frontière invisible qui s’érige entre le public et la scène pendant le spectacle. L'histoire commence dans les années soixante à Paris sur fond de lutte politiques et de bastons de rues entre maoistes et militants de droite. Le narrateur, éternel étudiant, rencontre un jeune grec qui a fui la dictature des colonels. Cet homme va devenir son meilleur ami, son mentor, son modèle. Dans un excellent prélude au coeur de son roman, Sorj Chalandon raconte l'amitié puissante qui va unir les deux militants et passionnés de théâtre. L'auteur prend son temps pour mettre en place le récit qui n'en est que mieux. Ces pages sont savoureuses.

©reneburri

©reneburri

Quelques années après ces grands moments d'engagement partagés, le "grec" poursuit le rêve fou de monter "Antigone" d’Anouilh à Beyrouth en pleine guerre du Liban. Le metteur en scène prépare tout, trouve des financements et des contacts mais, au moment de partir débuter les répétitions, il tombe malade. S'il n'imagine pas une seconde abandonner le projet, il doit se rendre à l'évidence: il n'a plus la force. Il mandate donc son vieil ami qui n'a pas le courage de refuser ce cadeau empoisonné, la dernière volonté d'un mourant. Il décolle pour Beyrouth.

« Le quatrième mur » devient alors une course contre la montre et contre la guerre. Le héros ne connait rien au conflit libanais. Il passe d’une ligne de front à une autre, d’un quartier à l’autre pour convaincre chaque communauté de participer à la pièce. Malgré les bombes,les scènes sont cocasses. Chacun interprète « Antigone » selon ses convictions religieuses. La palestinienne s’identifie à l’héroine antique, un musulman sunnite se félicite que l’outrecuidance de cette jeune femme face aux Dieux soit punie comme il se doit etc. Le récit accélère, on tremble avec le héros, on désire autant que lui qu’il parvienne à monter la pièce. Sorj Chalandon parvient à créer un vrai suspens: l’apprenti metteur en scène va-t-il abandonner malgré son amitié ? Va-t-il y arriver ? La culture peut-elle être plus forte que la guerre ? N’est-ce pas stupidité et vanité que de croire à ce « pouvoir » de la culture quand il s’agit juste pour les victimes et acteurs du conflit, de vivre ou mourir?

Attention, toutefois, « Le quatrième mur » reste un roman violent. Il y a des pages très dures. L’expérience de reporter de guerre de Sorj Chalandon saute aux yeux. Depuis « Valse avec Bashir », le film chef-d’oeuvre d’Ari Folman, je n’avais vu d' »expression artistique » -pardonnez-moi ce mot maladroit- plus glaçante des massacres de Sabra et Chatila, les camps palestiniens de la banlieue de Beyrouth. Sorj Chalandon ne nous épargne rien. Comme si le journaliste qu’il est encore prenait le pas sur l’écrivain en l’empêchant de basculer totalement vers la fiction, comme si l’inspirante réalité ne permettait pas toute liberté à l’auteur. Je ne dis pas qu’un roman doit avoir une fin heureuse, que la littérature condamne au « happy end » mais j’ai cette sensation que Sorj Chalandon écrivain est rattrapé par ses anciens reportages. N’est-ce pas d’ailleurs toute la difficulté d’être à la fois journaliste et écrivain ?

* « Le quatrième mur » de Sorj Chalandon, Grasset, 2013
Tous ces romans précédents sont disponibles au Livre de Poche.

* Théâtre : deux romans de Sorj Chalandon ont été adaptés pour la scène. Il s’agit de « Mon traître » et « Retour à Killybegs ». Spectacle d’Emmanuel Meirieu aux Bouffes du Nord à Paris du 4 au 20 décembre 2013. Je suis allée à la première, c’est catastrophique, passez votre chemin.

* « Robert Mitchum ne revient pas » de Jean Hatzfeld, lui aussi ancien reporter de guerre et ancien du journal Libération fait écho au livre de Chalandon. Après Beyrouth, Sarajevo. Après la culture comme fausse échappatoire à la guerre, le sport. Après une histoire de théâtre, une histoire d’amour. Un bon livre, moins fort mais moins dur que « Le quatrième mur ».

Le sermon sur la chute de Rome : magistral !

« Le sermon sur la chute de Rome » : « Le pire titre qu’on puisse donner à un livre » disait un critique sur France Inter il y a quelques mois. Plus abrupt, plus sec, moins engageant tu meurs, je suis tout à fait d’accord. Pourtant, les courageux seront récompensés.
Lesermon

Dès l’entame, le style happe le lecteur. Ces premières pages qui décrivent cette fascination-répulsion du vieux Marcel pour une photo de famille où il ne figure pas, sont inoubliables. Du noir et blanc suintent la tristesse et les fantômes. Le décor du roman est instantanément planté: la dureté de la vie, la Corse, la guerre, la solitude, la fin d’un monde et la difficulté d’échapper aux siens. Puis la jeunesse, l’espoir, le besoin d’appartenance à un monde qui vit. On songe au « Soleil des Scorta » de Laurent Gaudé, en plus stylé.
Vient ensuite l’histoire d’une amitié entre deux jeunes hommes dont l’un est le petit-fils de Marcel. Le duo jette aux orties études de philosophie et autres intellectualités pour racheter un bar dans un petit village corse. Le roman file alors vers la vacuité de toute entreprise humaine qui est, si l’on peut dire, la « morale » du sermon sur la chute de Rome de Saint-Augustin.

L’écriture est marquée par une certaine grandiloquence qui n’est pas pour me déplaire. Ferrari n’a pas volé son prix Goncourt. Son cinquième opus est un très très bon livre, pas si ardu que le titre le laisse présager. Lisez-le!

P.S: seul regret, cette couverture « cachet d’aspirine ». Mais qu’a-t-il pris aux éditeurs d’Actes Sud d’abandonner (certes en partie) leurs superbes couvertures qui suscitaient en moi une irrépressible envie d’acheter tous leurs livres une fois la porte de la librairie franchie!

* « Le sermon sur la chute de Rome » de Jérôme Ferrari, Actes Sud, 2012
Disponible aussi en epud

*« Aleph zéro » : Actes Sud édite ce mois-ci en poche le tout premier roman de Jérôme Ferrari

Italia uno : « D’acier », d’enfer !

Prix de l’Express-Lire 2012

A 13 ans, Anna et Francesca -ou Francescanna- sont inséparables. Elles vivent la fin de l’enfance dans une ville pourrie d’Italie où l’aciérie emploie et dévore les hommes de la cité. Une cité populaire comme il y en a partout en Europe avec sa misère, sa petite délinquance, cette violence latente, cette solidarité, cette logique de territoire…Face à elle: la mer. Car, des autorités avaient décidé, dans les années soixante, que les ouvriers eux aussi avaient droit à la vue sur la grande bleue. Les deux belles ados passent donc leurs après-midis à la plage. Elles expérimentent la sensualité sous toutes ces formes.

Silvia Avallone, jeune romancière italienne de 25 ans, raconte le passage de l’enfance à l’adolescence avec une grande tendresse et des mots très crus, jamais vulgaires. Partagées entre émoi et effroi, ses deux ragazza découvrent le désir dans le regard des garçons et des hommes.

Il y a longtemps que je n’avais lu si belle évocation de cette période de grâce entre la fin de « l’innocence » et l’âge adulte. Alors, tout semble possible pour Anna et Francesca, elles se sentent invincibles. La vie leur semble sur le point de commencer. L’impatience, la curiosité sont leurs carburants. L’amitié, l’amour, l’avenir avec de grands « A » les obsèdent. Celles et ceux qui ont vécu d’intenses amitiés adolescentes se retrouveront dans ces deux gamines italiennes.

Le style simple et poétique d’Avallone dégage une énergie incroyable. L’auteure nous épargne l’éternel cliché du « Paradis Perdu » de l’enfance. « D’acier » est plus subtil. Autre atout du roman: l’écrivain porte un soin tout particulier à ses personnages secondaires, dont le frère. Là aussi, elle va plus loin que l’archétype du grand frère italien macho qui veut protéger sa lolita.

Evidemment, cette histoire ne finit pas tout à fait bien. Si le roman est assez noir, cette parenthèse enchantée dans la vie d’Anna et Francesca laisse un beau souvenir de lecture et la certitude que la littérature italienne devra désormais compter avec Silvia Avallone.

*« D’acier » de Silvia Avallone, éditions Liana Levi en format classique et poche (Piccolo).

* Rentrée littéraire: la jeune romancière sort une courte nouvelle « Le lynx », toujours chez Liana Levi.

* A revoir: « Virgin suicides » de Sofia Coppola

Serge Doubrovsky, un homme de passage

Grand Prix de la SGDL 2011

C’était il y a presque un an déjà.
Un soir de juin, un vieil homme bien mis – à mi-chemin entre l’ancien vieux beau et le gentleman- s’avance au micro devant le respecté et respectueux auditoire de la Société des Gens De Lettres (SGDL).
Ce Monsieur, Serge Doubrovsky, vient d’en recevoir le Grand Prix pour l‘ensemble de son oeuvre. Avec émotion, il remercie un inconnu que lui-même ne connait pas. Des décennies auparavant, l’inconnu au vélo est venu prévenir la famille Doubrovsky de l’arrivée imminente de la gestapo. Dès lors, Serge Doubrovsky n’aura de cesse de se considérer comme « Un homme de passage », le titre de son dernier ouvrage et un livre magistral.

En ce soir de juin, moi, je débarque. -« Quoi, tu ne connais pas Serge Doubrovsky ? Toi qui lis beaucoup !?!
– Ben non, (après enquête, c’est une question de génération semble-t-il.)
– Mais c’est l’inventeur de l’autofiction!
-Ah bon? (surprise, légère honte)…Silence. » 
Quoi, l’autofiction n’est pas née avec Christine Angot? Ca, je le sais, mais n’empêche, mes automatismes littéraires associent Angot-Autofiction. Alors, cet élégant serait le père de l’autofiction, du mot même, du concept donc du genre littéraire. Et son œuvre m’aurait échappée, diable, je m’y attèle de suite, en bonne élève que j’ai toujours été. Et là, claque!

Oubliez tous les débats sur l’autofiction, lisez Doubrovsky qui répond à toutes les questions : le droit à utiliser la vie des autres, le droit de revendiquer une universalité à son parcours, l’écriture à partir de soi sans être dans l’autobiographie etc….Ses réflexion sur la sélectivité de la mémoire, l’oubli, l’écriture, le lien entre les deux et le tri des souvenirs sont passionnantes. Il écrit : « Faire coincider existence et écriture, mon désir, mon projet fondamental. Seul moyen que j’ai de triompher de la mort. Non pas raconter à distance une scène vécue mais la faire revivre. Dans les mots. Selon leur loi propre, celle de l’écriture. »

« La langue est ma vraie, ma seule patrie » écrit cet universitaire qui pendant des décennies vivra moitié à Paris, moitié à New York. Son style est incroyable, « intraduisible », dit-il, et on veut bien le croire, « Moi, la syntaxe, il faut que je la casse » . Les allitérations et assonances le disputent aux métaphores. J’adore cette musique littéraire, cette vitalité des phrases, cet éclat de mots, bref cette langue française! Mon éblouissement me rappelle celui ressenti aux premières pages d’« Aurélien » d’Aragon.

Sa vie, en tout cas sa vie telle qu’il la raconte, son « autofiction » ne sera qu’évitement de la mort en slalomant à travers les guerres, les maladies et les malheurs. Toujours, Serge Doubrovsky se sentira « Un homme de passage ». Jamais, cette impression d’être en sursis ne le lâchera malgré une brillante carrière d’intellectuel, malgré l’amour des femmes, ses enfants, malgré sa passion de la littérature.

Rarement, la vieillesse au masculin a été si bien décrite. La proximité avec « Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable » de Romain Gary est flagrante, en moins drôle toutefois. Cette peur de la décadence physique et intellectuelle frise parfois le ridicule. Serge Doubrovsky est un homme comme les autres qui cherche en chaque nouvelle conquête l’illusion de l‘éternelle jeunesse. C’est attendrissant, pathétique, macho, crû mais c’est la condition humaine au masculin. Le livre se termine sur son retour à Paris, la ville où il veut mourir. Vieillard zonant autour du Trocadéro, il croise un bébé en poussette: « Le double itinéraire s’entrecroise, s’enchevêtre le long du trottoir, le cheminement vers la vie, la promenade vers la mort ».

Certes, cet intellectuel franco-américain avec un grand I est très conscient de son œuvre et de son talent. Pardonnons-lui. Mes respects, cher monsieur Doubrovsky.
Merci à la famille C…pour cette découverte.

*Un homme de passage, Grasset 2011.

« Purge »: une révélation!

Un duel entre une mouche et une vieille dame. La mouche vole, se cache, fuit, se dérobe mais elle est là. Aliide l’entend, l’entre-aperçoit, sent sa présence ; la bestiole est là, comme une allégorie du système totalitaire soviétique.
Deux pages magistrales sur ce combat entre un animal et une femme aigrie…qui se cogne à ses souvenirs comme la mouche se cogne aux murs de la chambre.       « Purge », le livre de la finlandaise Sofi Oksanen commence ainsi.Tout est là, dès l’ouverture du roman : le huit-clos, la tension, le fascisme rouge, la peur de l’autre, le poids de l’histoire, les nerfs à fleur de peau d’Aliide Truu, une des trois héroines du livre. On ne sait rien mais on pressent tout.


En 1992, dans une petite ville d’Estonie, cette vieille dame aux airs de sorcière vit seule depuis bien longtemps dans la maison familiale. Impassible malgré le vent d’espoir qui souffle sur le pays libéré du joug russe. Le jardin et la confection des conserves rythment son triste quotidien jusqu’au jour où, au détour d’un coup de tapette à mouche, elle aperçoit un ballot dans sa cour. Ce ballot s’appelle Zara. Elle semble en très mauvais état, en sang et en haillons. Méfiante, Aliide la laisse pourtant entrer dans son antre. Un intérieur protecteur et étouffant que Sofi Oksanen décrit brillamment. Les odeurs de choux, d’oignons et de confitures suintent à travers le papier. Là, Zara tente de se remettre sur pieds et de dénouer le fil qui relie son hôte à sa famille.
Sofi Oksanen retrace l’histoire de ces femmes avec brio. On est accroché au récit, terrible, de la famille de Zara et d’Aliide… L’écrivaine explore la paradoxale conjonction de la mise à mort de l’individu et la naissance de l’égoisme le plus crasse en URSS.
L’auteur multiplie les flashs backs, les changements de lieu et d’époque. Au début, il faut s’accrocher un peu mais cela en vaut la peine. Ce procédé ne nuit pas à la compréhension. Bien au contraire, il renforce encore le climat du livre : ce sentiment d’insécurité, de sursis, d’angoisse qui nous prend aux tripes.
Avec Sofi Oksanen, une nouvelle voix de la littérature nordique résonne désormais. « Purge » a ce petit quelque chose d’universel qui caractérise les grands textes.
Avant de refermer ce roman, l’un des meilleurs de la rentrée 2010, relisez les premières feuilles…A la lumière des 400 pages de Sofi Oksanen, mes élucubrations sur la mouche vous paraitront moins étranges 😉
Je maintiens : jamais je n’aurais cru que la description d’une mouche puisse atteindre une telle puissance littéraire !

♠ Sofi Oksanen est présente au festival « Paris en toutes lettres » du 5 au 8 mai
♠ « Les vaches de Staline », son premier roman est en cours de traduction française selon les éditions Stock.
« Purge », Sofi Oksanen, dans la « Cosmopolite », Editions Stock, 2010