En finir avec Eddy Bellegueule

Eddy Bellegueule le bien nommé vit dans un village picard. Il traverse l’enfance avec sa différence en guise de fardeau. Il sent, on lui fait comprendre qu’il n’est pas comme les autres. Il est frêle, il a la voix haut-perchée, la démarche efféminée et il est bon à l’école.

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Ce premier roman, paru à la rentrée de janvier 2014, a fait grand bruit dans les médias. Tous se sont emparés de ce livre, vite érigé comme un plaidoyer pour la tolérance et contre l’homophobie. Certes. Son premier mérite, d’après moi, est surtout de donner à voir une réalité peu présente dans la littérature contemporaine française : la pauvreté et la misère sociale en milieu rural. Le car apparait comme le seul échappatoire pour voir plus loin que le village. L’abri-bus est le seul lieu de rencontres des gamins. Edouard Louis n’y va pas avec le dos de la cuillère. Il dépeint ce milieu, cette famille avec toute la violence qu’il a enduré. Je pense parfois à Annie Ernaux, le style en moins. Il y a des passages scabreux, crûs et dérangeants.

L’écriture semble un peu bâclée, je n’ai pas vraiment accroché même si j’aime bien ces formules à la fin du livre, quand le narrateur débarque au lycée « Je découvre-…Ici, les garçons s’embrassent pour se dire bonjour, ils ne se serrent pas la main. Ils portent des sacs de cuir. Ils ont des façons délicates….Les bourgeois n’ont pas les mêmes usage de leur corps…Je ne suis peut-être pas pédé, pas comme je l’ai pensé, peut-être ai-je depuis toujours un corps de bourgeois prisonnier du monde de mon enfance. »

*En finir avec Eddy Bellegueulle, Edouard Louis, Seuil, 2014

*Une interview dans Télérama http://www.telerama.fr/livre/edouard-louis-j-ai-pris-de-plein-fouet-la-haine-du-transfuge-de-classe,114981.php

Une « Charlotte » sans saveur

Depuis la parution de son premier livre en 2002, David Foenkinos (« La délicatesse », « Le potentiel érotique de ma femme ») figure régulièrement en tête des ventes. Cette année, deux prix – le Renaudot et le Goncourt des lycéens- pour « Charlotte » son treizième roman, ont couronné ce succès public. Il était donc temps que je me penche sur ce phénomène d’autant que le thème de son dernier livre me paraissait intéressant.

Charlotte de David Foekinos « Charlotte » raconte la véritable et courte vie de Charlotte Salomon, une peintre juive allemande tuée par les nazis à l’âge de 26 ans. On la suit de Berlin à la Côte d’Azur où elle trouve refuge. Le livre, en prose mais avec des phrases courtes éditées comme un poème, me laisse une impression étrange.

Je l’ai lu vite, je ne peux donc pas évoquer l’ennui. Pourtant, je trouve que Foenkinos survole les choses. A la lecture, je ne ressens rien, aucune émotion ne filtre, le récit est trop clinique.  Souvent, on reste sur sa faim, on voudrait en savoir plus sur la peinture, sur Charlotte. Elle a pourtant un destin fascinant, une histoire familiale singulière (toutes les femmes se suicident). Elle échappe plusieurs fois aux nazis par miracle avant, finalement d’être dénoncée lors de son exil en France. Comment? Par qui? Pourquoi? David Foenkinos balaie ces questions d’un revers de mains arguant que là n’est pas son sujet. Dommage, nous, en tant que lecteur, ça titille notre curiosité et nous aurions aimé qu’il fouille de ce côté là.

Avec ces phrases courtes, pour, dit Foenkinos, symboliser l’urgence, j’avais la désagréable impression de lire un commentaire télé. On comprend mal pourquoi cette artiste l’obsède, David Foenkinos ne réussit pas à partager sa fascination pour elle, on ne saisit pas très bien ce qui l’attire dans son oeuvre. Le romancier passe à côté de son sujet et je crains d’oublier très vite sa « Charlotte ».

* »Charlotte » de David Foenkinos, éditions Gallimard, 2014

« Dix rêves de pierre » ne convainc pas

J’aurais adoré aimer ce livre.
Blandine Le Callet est une bonne écrivain dont j’ai lu presque tous les romans publiés pour l’essentiel sous « La Bleue » chez Stock.Dix reves
L’idée de départ me plait infiniemment : imaginer, à partir d’épitaphes réels glanés ça et là, la vie de ces morts. Je trouve ce point de départ très romanesque. Je suis même un peu jalouse, j’aurais adoré y avoir pensé la première.

Mais voilà, je dois me rendre à l’évidence. Si ce recueil n’est pas mauvais, il n’a rien de génial.
Blandine Le Callet livre dans l’ordre chronologique, dix nouvelles, très hétéroclites, de l’Antiquité à nos jours. Chacune raconte les heures ou les jours qui précèdent la mort du personnage à qui correspond l’épitaphe. Les histoires sont très variées, il y a de l’inceste, un coup de foudre, une femme trompée, des passions contrariées. Les morts sont violentes, lentes ou inéluctables.
Tout ça forme un ensemble fourre-tout sans cohérence, sans grande saveur. L’écriture vive de Blandine Le Callet n’y change rien, on s’ennuie tranquillement. Le Callet Et alors, que fait au milieu de ce recueil une nouvelle sur la Shoah par balles!! Dès les premières phrases, on comprend où l’on va et on se dit « ouh là, terrain glissant ». A un fait si fort, si chargé de symboles, si violent, Blandine Le Callet consacre la plus courte nouvelle du recueil. Alors qu’il creuse la fosse où il finira bientôt, un vieux juif savoure ces dernières minutes de vie au contact de la terre qui exhale des odeurs de vie végétale. Peut-être ai-je l’esprit étroit mais ce texte, trop bref, me dérange.

Pourtant, tout n’est pas à jeter dans « Dix rêves de pierre ».
Dans l’une des nouvelles, une vieille femme malade prépare sa succession. Des années durant, de peur de tout oublier, elle a scrupuleusement noté dans ses carnets tout ce qu’elle a fait, l’argent qu’elle a donné à qui et quand. Mère de six enfants alors qu’« elle n’en voulait pas tant« , cette bourgeoise souhaite, après sa mort un partage égal entre ses héritiers. Le notaire reçoit cette montagne de carnets, il est chargé d’en faire la synthèse et de compter combien chacun a touché du vivant de sa cliente et donc combien il touchera après pour que l’équité soit respectée entre tous les enfants. Drôle, cette nouvelle offre aussi de très belles pages sur la mémoire et sur le dévouement d’une femme à sa vie de famille au détriment de la sienne.

La dernière nouvelle de Blandine Le Callet qui raconte ses propres recherches concernant ses aieux est la plus émouvante. L’auteur termine son livre par cette balade vers le passé dans un cimetière breton. Elle écrit « A présent, elle se demande si retrouver leur tombe aurait changé quelque chose-qu’est ce qui peut, finalement consoler l’oubli? »
Encore une chose et j’en aurais fini avec ce billet bien long pour un livre qui ne me plait pas. La postface est intéressante car elle raconte la genèse du recueil et la démarche de l’écrivain. Cependant, ces dernières lignes ont encore accentué le goût amer de la déception face à un projet d’écriture plein de promesses.

« En chute libre »: ceci n’est pas LE roman du badminton

Tout, ce roman avait tout pour me plaire.
Enfin, me dis-je, un récit sur le badminton. J’aime ce sport. J’y ai longtemps joué et toujours admiré sa gestuelle qui allie grâce et puissance.Bad
Je ne me lasse pas de regarder les joueurs s’affronter et ce volant filer dans l’air moite des gymnases. Il m’est toujours apparu qu’un match ressemblait à un duel chorégraphié à fort potentiel littéraire.

Tout m’échappe pourtant dans « En chute libre » du mauricien Carl de Souza.
Jérémy vit à Port-Benjamin, sur les îles Fernandez, territoire de Sa majesté au sein du Commonwealth. Entre une mère absorbée par ses oeuvres de charité et un père coureur et buveur, ses seuls moments précieux sont les parties de badminton disputées sur la plage. En chute libre
Du badminton à même le sable, loin des régles de l’art qui règnent à l’Albion Hall, le gymnase de l’île où s’affrontent les meilleurs joueurs. A mille lieues de l’orthodoxie toute british du jeu, Jérémy et sa tante Felicity s’éclatent. Et le cancre adolescent se passionne pour le volant.
Parfois, il quitte son quartier bourgeois pour s’aventurer à Camp Caroline, bidonville des natifs. Là, le badminton est encore moins codifié, encore plus violent que sur son court privé familial. Jérémy s’en prend plein la gueule, au propre comme au figuré. Il tangue, attiré par ce monde sombre qui n’est pas le sien, qui échappe au contrôle de son père, Samy, un ancien champion de badminton, symbole du fonctionnaire colonial. Jérémy avance dans l’ombre de ce père et de ce nom « Kumarsamy » synonyme de pouvoir sur ces îles du bout du monde. Sur fond de décolonisation, le jeune sportif se transforme en champion.

Puis, tout est avorté. Jérémy se sera jamais vraiment un grand champion, en tout cas Carl de Souza escamote tous les passages de vrai triomphe et de claire déchéance.Bad 2 Les descriptions des matchs sont décevantes. Je perçois mal les moments de tensions-victoire-défaite-blessure-ils me paraissent tronqués, coupés dans leur élan. J’ai la désagréable impression que l’histoire m’est « confisquée ».
Le roman est aussi truffé d’ellipses temporelles. Elles sont mal placées dans la narration, coupe le rythme du récit…C’est comme si le texte avait le hoquet, hop, un saut en avant, hop un autre, hop un plus long ; ce n’est plus du badminton, c’est du saut de haies!
C’est un style de narration original mais qui ne me convient pas du tout.

Je referme le bouquin, déçue. Ce n’est pas LE roman du badminton ou alors je suis passée complètement à côté de ce livre.
« En chute libre » me laisse la même sensation que « Le Rivages des Syrtes », celle de n’avoir rien compris, de n‘avoir pas saisi où l‘écrivain voulait en venir. Ou au contraire peut-être ai-je parfaitement saisi l’intention de l’auteur. Mais, ici, à l’inverse du « Rivage », l‘intention me déplaît.

Italia due: « Dolce-vita 1959-1979 », overdose de scandales

Hormis « D’acier », dans ma valise pour l’Italie cet été, il y avait aussi « Dolce-vita 1959-1979 » de Simonetta Greggio. Cette énergique italienne née à Padoue vit en France depuis des années. Elle y est devenue un auteur reconnu, une « valeur sûre » des éditions Stock.
Son roman de 2010 venait de sortir en poche, il me semblait idéal pour étoffer mes maigres connaissances de la « Botte ».

Mais, « Dolce-vita 1959-1979 » est illisible sans une chronologie de l’histoire de l’Italie en sous-main.

Simonetta Greggio raconte la drôle et véridique cohabitation entre une « Dolce Vita » de fêtes et de cinéma et le terrorisme des Brigades rouges.
L’auteur cherche à restituer le climat de terreur des années de plomb de l’Italie mais cela ne fonctionne que de courts instants. En général, le lecteur se noie dans le flot de personnages, dans les sauts chronologiques, dans le litanie des scandales et des assasinats politiques. N’en jetez plus!
Pour faire passer la pilule de l’Histoire, Simonetta Greggio l’entremêle avec l’histoire familiale d’un Gatsby déchu à l’article de la mort et ménage ainsi un suspense digne des plus simplistes romans.

Je ne peux le nier. J’ai amélioré ma connaissance de l’Italie, j’ai touché du doigt, furtivement, l’ambiance des années 60, j’ai perçu l’horreur des Brigades rouges mais je me suis perdue dans ce catalogue historico-politique. Déçue.

* « Dolce-vita 1959-1979« , Editions Stock, 2010 ou au Livre de poche, 2012.

* J’ai un agréable souvenir d’un de ces précédents romans « La douceur des hommes ».

* « L’homme qui aimait ma femme« , son nouveau livre vient de paraitre aux Editions Stock

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