Attention livre culte : « L’usage du monde »

Il y a des livres comme ça, qui, des années durant, figurent sur ma liste « à lire », des livres dont on se fait une idée, dont on entend dire qu’ils sont cultes ou qu’ils sont ennuyeux voire les deux à la fois. A l’occasion d’une superbe réédition par La Découverte, je me suis fait offrir « L’usage du monde » de Nicolas Bouvier et ce fût un éblouissementusage ok

Nicolas Bouvier raconte son voyage, au début des années cinquante, en compagnie de Thierry Vernet (dont les superbes dessins en noir et blanc illustrent cette édition) de la Suisse à l’Inde. Un périple en voiture, rarement à plus de 30/km à l’heure, des routes asphaltées d’Europe occidentale aux hauts cols du Pamir en passant par les Balkans, la Turquie, l’Iran.

Mélange de récit d’apprentissage et d’aventure, le livre est passionnant, le style flamboyant. Rien de lyrique non, pas d’esbroufe mais une justesse, un rythme, une musicalité incroyables. C’est un peu comme si tout le livre ressemblait aux pages de Céline sur New York dans « Le voyage… ».  Alors que le monde n’a plus rien à voir avec celui d’il y a soixante-dix ans, que leur traversée en solitaire des calmes hauts-plateaux afghans semble à des années-lumières de l’Afghanistan d’aujourd’hui,  « L’usage du monde » n’a pas pris une ride. C’est souvent drôle, les deux aventuriers ont l’oeil affûté.

J’en ai savouré chaque page. Chaque soir, je changeais de pays. Considéré comme la bible des écrivains voyageurs, il figure désormais à mon panthéon littéraire.

A la fin, j’avais des fourmis dans les jambes et, chose rare pour moi qui ne relis jamais un livre, je n’avais qu’une envie : le recommencer.

 

 

« Le grand marin » vs « Le grand jeu »

Deux femmes, deux solitudes, deux milieux hostiles, la montagne pour l’une, la mer pour l’autre et une même question : que fuient-elles?

Dans « Le grand marin », Catherine Poulain raconte sa vie (enfin, celle de Lili la narratrice) à bord des bateaux de pêche en Alaska. L’aventurière débarque au bout du monde et réussit à se faire embarquer comme marin, seule femme à bord pour pêcher le hareng.le-grand-marin Les conditions sont effroyables, le froid, le vent, la fatigue, le sel mordent la chair et défient le mental. Pourtant, elle se bat. Elle veut devenir un vrai marin. Le bateau tangue, le poisson pue, on a les mains qui sentent le hareng et envie de vomir quand elle gobe les entrailles des bestioles. Mais, rien, ni le dégout, ni le bruit, ni l’odeur, ne me font lâcher ces pages puissantes. Parfois, elle s’octroie quelques heures de réconfort sous les mains rêches d’un skipper ou du « Grand marin ».

Pourquoi s’inflige-t-elle cette vie? Qu’a-t-elle à expier?  Qu’a-t-elle à oublier? Jamais on ne saura ce qu’elle a laissé derrière elle en quittant la France mais peu importe, on dévore.

On ne saura pas non plus ce qui a poussé l’héroïne du « Grand Jeu » à se faire construire un vaisseau high-tech planté sur un éperon rocheux. Dans ce nid au coeur de la montagne, elle vit en ermite. Elle s’aménage un jardin, un bassin à truite dans le lit du torrent. le-grand-jeuChaque matin, elle part grimper, elle équipe des voies. Elle est dans son élément et moi aussi,  bien plus qu’en mer mais je n’arrive pas à rentrer dans ce bouquin. Il y a quelque chose de froid, une distance incompressible avec le personnage auquel je ne parviens pas ni à m’attacher ni à m’identifier (et pourtant!). Le récit du quotidien est entrecoupé de pseudo réflexions philosophiques auxquelles je n’ai rien compris.

Les critiques du masque et la plume hésitaient « Zaratoustra au vieux campeur » ou « Beckett à la montagne »? A regret, je choisis la première formule pour ce si décevant « Grand Jeu. »

  • « Le grand marin » de Catherine Poulain, Editions de l’Olivier, en poche chez Points
  • « Le grand jeu » de Céline Minard, Editions Rivages

Disparitions

il etaitPrix des Libraires 2016

J’ai longtemps été persuadée que Thomas B.Reverdy était américain, ce B peut-être, ce Y chic, cette consonance. Si une amie ne m’avait détrompée, je l’aurais cru encore vu le thème et le titre de son dernier roman: « Il était une ville ». Ce livre, qui n’a rien d’un conte, raconte Détroit pendant la crise des subprimes.

Il était une fois l’histoire d’un naufrage lent et inexorable, le naufrage de cette ville américaine qui doucement disparait. Dès les premières pages, l’atmosphère de fin du monde est posée. Les usines de voitures ferment les unes après les autres, le maire est balayé par un scandale, Détroit croule sous les dettes. Les réseaux électriques sont en piteux état, certains quartiers n’ont plus d’eau. Tout est gris dans la froidure de l’hiver. Doucement, la vie semble se retirer emportée par le ressac d’un capitalisme sauvage, les habitants s’éclipsent ou se terrent, et la ville s’efface. Des quartiers entiers deviennent des terrains vagues, des entreprises sont squattés. Détroit c’est la chute du capitalisme triomphant. Dans ce qu’il reste de l’ancienne capitale américaine de l’automobile, un gamin traine avec ses copains, un flic cherche des disparus et un ingénieur français débarque pour ouvrir un complexe industriel. A travers ces trois personnages, Thomas B Reverdy parvient à créer une « poésie des ruines. »

J’aime les romans « géographiques », les écrivains des lieux (comme Maylis de Kerangal dans « Naissance d’un pont »), je me suis découvert un nouveau chouchou : Thomas B.Reverdy.

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Une autre poésie des ruines, celle de l’artiste Anselm Kiefer, au Centre Pompidou

 

Plongeon dans l’adolescence

Tous les thèmes chers à Maylis de Kerangal sont dans « Corniche Kennedy » : la mer, la liberté, l’adolescence, les corps. téléchargement
Elle croque à merveille l’esprit de ce lieu, la Plate, une bande de plage bétonnée, territoire d’un groupe d’ados qui passe ses journées à plonger, de toujours plus haut.
Chaque matin, ils descendent de leur quartier délabré pour profiter de la mer. Leur quotidien est réglé comme du papier à musique, la bande est constituée. Les filles ont leurs habitudes, les gars les leurs. Entre deux plongeons, on se jauge, on se rapproche, on s’embrouille. On joue au chat et à la souris avec les flics depuis que le maire (ce personnage enivré de pouvoir et « gargantuesque ») a décidé de mettre fin à leurs jeux dangereux. Un jour, une jeune fille, une « étrangère », une « bourgeoise » surgit dans ce tableau si rassurant. « Punie », elle est sommée de sauter du plus haut rocher. Mais, elle prend goût au grand saut. Le chef de bande reste fasciné par cette fille sortie de nulle part. De sa fenêtre, de l’autre côté de la corniche, un vieux flic observe leur manège.
Un bon – mais pas excellent- Kerangal, très bien si vous voulez découvrir la superbe écriture de cette auteure sans craindre d’être rebuté par ses longues phrases. Si, comme moi, vous tombez sous le charme du « style Kerangal », poursuivez avec « Réparer les vivants ».

* « Corniche Kennedy » de Maylis de Kerangal, éditions Verticales, 2008, ou en poche chez Folio

« Profession du père » : le calvaire d’un fils

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Il y a les coups bien sûr. Les réveils en pleine nuit ou tôt le matin pour le gamin de 13 ans, « héros » du dernier livre de Sorj Chalandon: « -Enlève ta veste de pyjama. Je veux voir tes muscles. Il vérifiait la trace des coups. La ceinture avait laissé ses coups de langues sur ma peau. Il m’a tendu les haltères.-aujourd’hui, seulement 10 fois dans un sens et dans l’autre. »

Il y a surtout la solitude, immense, d’un enfant qui vit avec ses deux parents, presque deux étrangers, dans les années soixante.
Emile tente de faire son chemin en subissant les foudres de son père, égaré dans ses mensonges et sa mythomanie. Cet adulte ment, tout le temps.
A chaque rentrée scolaire, c’est le casse-tête assuré au moment de remplir les fiches de renseignement de l’école. « Profession du père »? Emile ne sait que répondre. Footballeur,parachutiste, pasteur,agent secret..il y en aurait tant. Pourtant, le père passe ses journées à la maison. Mais, il raconte ces histoires incroyables que se plait à croire son fils car elles égayent son quotidien. Il y croit dur comme fer puisqu’elles sont son unique rayon de soleil dans une vie morne et violente. Il en est sûr, son père le lui a promis, il lui offrira un vélo le jour de l’asassinat de De Gaulle. Emile devra l’aider dans cette mission pilotée par une organisation secrète.

Il y a la solitude de la mère, figure presque fantomatique, soumise au père et dont l’enfant ne peut guère attendre que la béquée. Ses gestes de tendresse ne sont qu’une ébauche. « Je me suis retourné. Maman avait pleuré. Pas grand-chose. Rien de trop, comme à son habitude. Une douleur sur la pointe des pieds. Elle a ouvert les bras, ce n’était pas son geste. J’ai hésité. Et puis, je me suis réfugié. »

Sorj Chalandon raconte cette enfance glaçante. Dans « Profession du père », l’écriture de l’ancien journaliste atteint des sommets d’épure et d’élégance. Il n’y a pas un mot de trop dans ce livre absolument bouleversant. « Dans ma poitrine, une foule inquiète se lamentait. Les nuits sans sommeil, je pensais à un cortège qui avançait à la lumière de torches. Une procession de damnés qui cherchaient à sortir de ma gorge en appelant à l’aide. Ce n’était pas un asthme d’effort, mais un asthme d’effroi. »

*« Profession du père » de Sorj Chalandon, Editions Grasset, 2015

*A lire aussi, son précédent roman, tout aussi excellent « Le quatrième mur »

La librairie du canal (Paris)

Une nouvelle librairie près de chez moi pour inaugurer une nouvelle rubrique.

O joie au retour des vacances de constater que les livres ont remplacé les fringues au bord du canal Saint-Martin dans le 10e arrondissement. Ce n’est pas un déménagement mais une véritable création, un pari courageux dans le contexte actuel.photo La librairie, flambant neuve, est vaste et lumineuse. En entrant, une grande salle réunit la littérature classique et contemporaine, avec du choix en littérature étrangère. J’y ai même trouvé un auteur ouzbek!  Je repartirai avec le dernier roman de Sorj Chalandon. Au fond, un bel espace pour les livres jeunesses avec des très beaux albums et les classiques. Les libraires proposent aussi un coin « Beaux-livres », la sélection reste limitée mais elle donne envie : le bouquin sur les Rita Mitsouko et Catherine Ringer, quelques livres de cuisine, des guides de paris, quartier touristique oblige (d’ailleurs, si elles ajoutent quelques exemplaires en anglais, elles sont sûres d’en vendre…).

O drame, mon coeur balance, je ne promets pas de ne pas faire quelques infidélités à mon autre librairie du coin « La plume vagabonde », un peu plus bas près du canal (rue de Lancry). 479471_605258776168526_1345499874_oUne petite librairie, toute en longueur, comme un cocon loin de l’agitation du secteur, où l’on vient glaner les nouveautés littéraires et les dernières infos du quartier. Je continuerai à y aller car Michel et Nacéra les deux associés sont de très bons conseils et lorsqu’on est pressé, l’étroitesse du lieu facilite le choix.

Trois romans pour l’été

*Une découverte: « Le ravissement des innocents »

Un excellent premier roman d’une jeune écrivaine « afropolitaine » comme elle se qualifie elle-même, née à Londres d’une mère nigériane et d’un père ghanéen.Taiye Selasi Taiye Selasi raconte l’histoire d’une famille qui vit entre les Etats-unis et le Nigeria. Le livre s’ouvre sur la mort du père un matin dans son jardin. La scène est très très forte grâce au style, à la description cinématographique presque seconde par seconde de ce basculement.
Taiye Selasi, par de multiples flash-backs, revient sur le passé de cette famille fondée aux Etats-Unis par le père, médecin et immigré nigérian. Il s’est battu, longuement, vaillamment pour se faire une place dans un hôpital américain avant que tout ne s’effondre faisant voler en éclats cette famille aimante et soudée. Son décès ranime les blessures et conduit ses enfants, désormais adultes, à voyager dans le pays d’origine de leurs parents. L’écrivaine décrit avec une multitude de nuances ce retour au Nigeria et le questionnement sur les racines, avec beaucoup d’émotions. Les personnages des jumeaux sont fascinants. Roman fort et puissant!

-> Une interview de l’auteur dans Libé http://www.liberation.fr/livres/2014/10/22/je-voulais-que-tous-les-protagonistes-trouvent-une-maison-dans-l-amour_1127259

*Un pavé: « Le chardonneret »

Le chardonneretL’américaine Donna Tartt écrit des pavés longuement mitonnés, un tous les dix ans. J’avais repéré « Le maître des illusions » (1992) et surtout les critiques élogieuses pour « Le petit copain » en 2002. Je n’avais pris le temps de lire aucun des deux. Je ne pouvais pas passer à côté du « Chardonneret », auréolé du Pulitzer 2014 et paru au printemps de la même année en France (disponible en poche aujourd’hui).Je n’ai pas regretté.
Dès les premières pages, on est emporté par l’histoire de Théo, ce gamin qui, victime d’un attentat dans un musée, vole un tableau sur un coup de tête comme « guidé » par un vieux monsieur qui meurt dans ses bras. Ce tableau qui représente un chardonneret, un élégant petit oiseau, va gouverner le futur de l’adolescent et de l’adulte qu’il deviendra. Il cache son méfait et garde précieusement l’oeuvre qui symbolise aussi la mémoire de sa mère adorée, morte dans l’explosion. De New-York à Amsterdam, en passant par Las Vegas, d’une enfance solitaire à une adolescence sous drogues, on suit avec délection le parcours de Théo et sa lutte pour ne pas perdre pied devant les difficultés de la vie. Grâce à des truculents personnages que je n’ose qualifier de « secondaires, « Le Chardonneret » est une exploration de l’Amérique moderne. Maître ès suspens, Donna Tartt nous manipule dans tous les sens et on adore.

*Un conte: « La peau de l’ours »

Joy Sorman, pour moi, c’est « Boys, boys, boys » (comme la chanson de Sabrina pour les natifs des eighties 😉 ), son premier livre-manifeste que je considère désormais comme un incontournable de la littérature féministe contemporaine. A lire absolument.
Depuis, elle est venue au roman et délaisse l’exploration du genre pour celui du bestiaire. Après un bouquin sur la viande (« Comme une bête », pas lu), Joy Sorman s’attache à un ours.La peau de l'ours Le livre, magnifique et audacieux, commence comme un conte pour enfants. Il était une fois un ours qui vivait sa vie peinard dans la forêt. Un jour, dérangé par les hommes, il jette, par vengeance, son dévolu sur une jeune femme. De cet « amour » nait une créature mi-ours mi-homme. A cause de cette étrangeté, il ne trouvera jamais sa place ni parmi les hommes, ni parmi les animaux. Cet être mystérieux sera vendu et trimbalé de cirques en cirques, de cages en zoo. En racontant sa solitude, l’auteur parvient à nous émouvoir de manière inattendue et troublante. Le conte, d’une immense tristesse, se fait presque philosophique. Joy Sorman interroge notre part de bestialité, de sauvagerie. Qu’est ce qui distingue les hommes des animaux quand l’humain peut se réveler aussi violent que l’animal? Où est la liberté? Quel est son prix? Un surprenant bouquin à ranger dans la catégorie « ça n’a l’air de rien mais ça dit beaucoup ».

En finir avec Eddy Bellegueule

Eddy Bellegueule le bien nommé vit dans un village picard. Il traverse l’enfance avec sa différence en guise de fardeau. Il sent, on lui fait comprendre qu’il n’est pas comme les autres. Il est frêle, il a la voix haut-perchée, la démarche efféminée et il est bon à l’école.

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Ce premier roman, paru à la rentrée de janvier 2014, a fait grand bruit dans les médias. Tous se sont emparés de ce livre, vite érigé comme un plaidoyer pour la tolérance et contre l’homophobie. Certes. Son premier mérite, d’après moi, est surtout de donner à voir une réalité peu présente dans la littérature contemporaine française : la pauvreté et la misère sociale en milieu rural. Le car apparait comme le seul échappatoire pour voir plus loin que le village. L’abri-bus est le seul lieu de rencontres des gamins. Edouard Louis n’y va pas avec le dos de la cuillère. Il dépeint ce milieu, cette famille avec toute la violence qu’il a enduré. Je pense parfois à Annie Ernaux, le style en moins. Il y a des passages scabreux, crûs et dérangeants.

L’écriture semble un peu bâclée, je n’ai pas vraiment accroché même si j’aime bien ces formules à la fin du livre, quand le narrateur débarque au lycée « Je découvre-…Ici, les garçons s’embrassent pour se dire bonjour, ils ne se serrent pas la main. Ils portent des sacs de cuir. Ils ont des façons délicates….Les bourgeois n’ont pas les mêmes usage de leur corps…Je ne suis peut-être pas pédé, pas comme je l’ai pensé, peut-être ai-je depuis toujours un corps de bourgeois prisonnier du monde de mon enfance. »

*En finir avec Eddy Bellegueulle, Edouard Louis, Seuil, 2014

*Une interview dans Télérama http://www.telerama.fr/livre/edouard-louis-j-ai-pris-de-plein-fouet-la-haine-du-transfuge-de-classe,114981.php

Bons baisers de Téhéran

Delphine Minoui est grand reporter au Figaro. D’origine iranienne, elle est partie vivre et travailler à Téhéran en 1997. Au lendemain de la mort de son grand-père, ancien diplomate, qui n’a pas voulu quitter son pays après la révolution islamique sauf pour venir mourir à Paris, elle saute dans un avion direction Téhéran. Elle raconte, dans « Je vous écris de Téhéran », récit plus personnel que des carnets de reportage à proprement parlé, son quotidien dans ce pays – à moitié le sien- qui l’attire, la fascine et l’effraie.

Son récit commence comme une lettre à son grand-père que la journaliste aurait voulu connaitre mieux.« Celui qui s’attache à l’obscurité a peur de la vague. Le tourbillon de l’eau l’effraie. Et s’il veut partager notre voyage. Il doit s’aventurer bien au-delà du sable rassurant du rivage. » Je vous écris de TéhéranCe poème d’Hafez sert de déclencheur à son voyage, le poème d’une amie ponctuera son départ définitif d’Iran, dix ans plus tard. Entre les deux, Delphine Minoui explore toutes les facettes de son pays, ses ambiguïtés, ses paradoxes insaisissables au premier abord pour l’étrangère quand bien même elle aurait du sang perse.

On suit la journaliste qui jongle avec ses contacts et apprend à slalomer entre les menaces et les interrogatoires des services iraniens. On suit la jeune femme qui découvre la peur mais aussi la fureur de vivre et le courage des iraniennes de son âge risquant l’arrestation pour une mèche échappée du foulard ou une bière avalée. On suit la reporter emportée par le tourbillon des manifestations géantes de 1999 et 2009. Les pages sur la mobilisation des iraniens pour la liberté et le respect de leur vote en 2009 sont extrêmement émouvantes. On suit une parisienne qui découvre toute la beauté de l’Iran et de la langue persane : « Le persan, m’expliqua Sara, est un cache-cache permanent avec les sentiments. Il faut constamment lire entre les lignes pour en déceler le sens originel. Comme si cette langue, d’origine araméenne, était née pour résister. »

Comme Delphine Minoui trouve le juste milieu entre souvenirs professionnels et personnels, son livre est attachant et passionnant. Il vire parfois au thriller, on tourne les pages férocement pour savoir comment elle va se sortir des griffes des services secrets. « Je vous écris de Téhéran » m’a donné encore plus envie d’aller en Iran mais je crains qu’il ne me faille attendre encore quelques années.Pour patienter, je me mets en quête d’un recueil d’Hafez en français.

* « Je vous écris de Téhéran » de Delphine Minoui, éditions du Seuil, 2015.

A VOIR

* « Taxi Téhéran », le film de Jafar Panahi, tout juste sorti en France, pour prolonger la balade.

A LIRE AUSSI

*Le Figaro : les excellents articles que publie Delphine Minoui désormais basée au Caire.

*Nahal Tajadod,« Elle joue ». Un chouette roman inspiré par la vie de l’actriceellejoue Golshifteh Farahani  faisant écho aux déboires et désespoirs des artistes et de la jeunesse iranienne racontés par Delphine Minoui. Le papier de l’Express : http://www.lexpress.fr/culture/cinema/golshifteh-farahani-avec-elle-joue-nahal-tajajod-voulait-que-mes-paroles-rentrent-en-elle_1184616.html

*Chahdortt Djavann, « Bas les voiles » aux  éditions Autrement, ou ses autres livres. L’écrivaine franco-iranienne écrit des brûlots contre l’oppression des femmes dans les pays musulmans et contre les mollahs. Engagée, féministe, révoltée, bref important!

Pirzad*Zoya Pirzad, « Un jour avant pâques » et ces autres textes chez Zulma. Toutes les saveurs, les parfums et les lumières de l’Iran sous une plume délicate qui invite au voyage.

« L’amour et les forêts » d’Eric Reinhardt, un éblouissement dans le gris de l’hiver

Eric et mon coeur chavire.
A chaque livre, il a des travers qui m’agacent.
A chaque livre, je succombe à son style si beau et à son romantisme tragique.
J’adore l’écriture de Reinhardt mêlant lyrisme et cynisme. Il est l’écrivain qui murmure à l’oreille des femmes. l'amourJe l’avais découvert avec l’excellent « Cendrillon » chez Stock dans la fameuse collection « Bleue ». Dans « L’amour et les forêts », bien intitulé « roman », il raconte sa rencontre et sa correspondance avec Bénédicte Ombredanne, une lectrice, prof de français, malheureuse comme les pierres dans sa vie conjugale pourrie par son manipulateur de mari.

Le thème m’intéressait peu, l’éternelle mise en abyme de l’écrivain qui rencontre sa lectrice, l’éternel auteur narcissique qui se met en scène etc. Seulement voilà, Reinhardt fait cela extrêmement bien. Et puis, à quel autre auteur contemporain une femme pourrait-elle avoir envie de se confier? A lui, comme une évidence. Le beau gentleman des lettres françaises parle des femmes avec une rare justesse. On suit ces quelques rendez-vous avec sa lectrice qui lui raconte son quotidien soumis à son odieux époux.

Reinhardt parle d’écriture; du couple; du mensonge; de la manipulation d’une personne par une autre, du lecteur par l’auteur, de l’auteur par le récit d’une anonyme, de soi par soi-même. Son idéaliste héroïne préfère rêver sa vie plutôt que la vivre et choisit le renoncement plutôt que l’échec.
Le déroulé du roman parait prévisible à plusieurs reprises mais Eric Reinhardt sait changer de direction, surprendre et réussit un livre brillant et prenant.

*« L’amour et les forêts » d’Eric Reinhardt, Gallimard, 2014