« Réparer les vivants » et faire vibrer les lecteurs

Grand-prix RTL-Lire 2014
Prix du roman des étudiants France Culture/Télérama

« Réparer les vivants » raconte l’histoire du cœur de Simon, un jeune passionné de surf. Dès les premières pages, on sait que le drame va surgir, on sait qu’il va arriver quelque chose à Simon. Et puis, on l’oublie car Maylis de Kerangal nous emmène déjà à une session surf, à l’aube, quand les corps luttent avec les vagues et le froid. reparer les vivantsEn une longue phrase, la seule, de ce premier chapitre, le récit nous happe grâce à une écriture dense, riche et poétique. Simon et ses potes glissent seuls sur cette plage proche du Havre. Un moment de grâce comme seules l’adolescence et la passion savent en réserver. Kerangal dessine avec finesse ses surfeurs matinaux.

Soudain, le drame surgit. Simon est dans le coma. Où est la vie, où est la mort? Où est la limite alors que la science d’aujourd’hui permet de maintenir un corps en fonctionnement grâce à des machines? La mère de Simon prend ses questionnements en plein figure, deuxième vague de secousse après la nouvelle de l’accident de son fils.

Alors, après des pages saisissantes sur la douleur de la perte, « Réparer les vivants » bascule vers l’avenir. La course contre la montre pour une greffe du cœur commence; le suspens avec. Maylis de Kerangal se met dans la peau de chacun des personnes qui entre en jeu, du plus accessoire au plus important : le chirurgien qui annonce l’irréversible, le coordinateur des dons d’organes, l’interne qui va pratiquer le prélèvement du cœur, le médecin qui va implanter, le bénéficiaire du don etc.

Chaque acteur de la greffe est saisi sur le vif, au moment où il apprend sa « mobilisation ». En quelques lignes, Kerangal dépeint le caractère et les failles de ces personnages. Elle raconte leur passé. Rien de superflu, quelques détails signifiants, quelques tics, de la couleur etc. Très vite, on a l’impression de les connaitre depuis toujours. Elle partage avec Victor Hugo (oui oui vous pouvez hurler au blasphème!) cette capacité à saisir et à raconter les tréfonds de l’âme humaine, à décrire la multiplicité des sentiments avec une précision d’orfèvre. Avec un style inimitable fait de longues phrases sur lesquelles on surfe sans jamais se noyer, Kerangal parvient à susciter un nombre inouï d’émotions en 280 pages.

kerangalAvec ces personnages, l’écrivaine nous permet d’entrer dans un endroit confiné, secret, inconnu, dans ce royaume médical qu’est le bloc opératoire. Non, elle ne va pas oser nous raconter de A à Z une opération, non c’est dégueulasse, non, c’est trop technique. Et bien, si. Elle ose tout et le tout à une puissance littéraire incroyable. Vous êtes accrochés à son récit comme à un roman policier. Elle dit la précision du geste opératoire, le langage hermétique aux profanes, les blagues entre médecins pour faire baisser la tension, la sueur et la concentration sur les visages. Le texte est haletant, le réalisme envoutant, on est dans la salle, avec les médecins, on retient son souffle. Notre cœur à nous s’emballe, bat fort, haut-le-cœur aussi parfois devant tant de détails mais Maylis de Kerangal sait s’arrêter avant l’écoeurement fatal. Tout n’est que littérature, loin de tout voyeurisme ou mélodrame.

Les dernières pages de « Réparer les vivants » approchent, je ralentis ma lecture pour les savourer. La dernière puis page blanche. Un livre se ferme. Waouuu, je suis scotchée à mon siège de métro, j’ai envie de secouer mes voisins, de leur demander s’ils l’ont lu, s’ils vont le lire, leur dire qu‘il ne faut pas passer à côté. En descendant de la rame, je flotte; ailleurs. J’ai le sentiment que l’émotion littéraire, la jubilation intérieure d’avoir lu un grand texte se lit sur mon visage.

J’en étais déjà convaincu, j’en ai la confirmation avec ce livre. Maylis de Kerangal est une des grandes voix de la littérature contemporaine française.

*Réparer les vivants, éditions Verticales, 2014
Son meilleur livre, peut-être le meilleur roman français de l’année 2014.

*Naissance d’un pont, éditions Verticales, 2010
Je vous conseille aussi « Naissance d’un pont » qui raconte un chantier dans un pays lointain. Ambiance far-west, béton et grands espaces. C’est super. Il y a quelques jours, Le Monde des livres écrivait qu’elle était une « romancière des lieux », une expression parfaite pour décrire l’œuvre de Kerangal, ce roman-ci en particulier.

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3 commentaires sur « « Réparer les vivants » et faire vibrer les lecteurs »

  1. Hé bien moi qui n’ai pas trop le temps de lire (et c’est une souffrance), je prévoyais de lire ce livre, un jour… Après ton billet je me précipite sur ma tablette pour l’acheter de ce pas ! Merci !

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