Rêve de théâtre à Beyrouth

PRIX GONCOURT DES LYCÉENS 2013

S’il n’y avait à garder qu’un seul luxe ce serait celui de pouvoir entamer un roman au petit déjeuner et l’avoir presque terminé à l’heure de l’apéro. C’est le sort que j’ai réservé au dernier roman de Sorj Chalandon « Le quatrième mur ». sorj-chalandon-le-quatrieme-murCet écrivain, ancien journaliste, figurait depuis très longtemps sur ma « liste des auteurs à découvrir ». Ces précédents livres ont été couronnés d’éloges et de prix : le Grand prix de l’Académie Française pour « Retour à Killybegs » en 2011, le Médicis grâce à « La promesse » en 2006. J’ai franchi le pas, séduite par les thèmes de son dernier roman, le Liban et le théâtre. Ce fut une grande découverte littéraire.

"Le quatrième mur" est le nom donné par les comédiens à la frontière invisible qui s’érige entre le public et la scène pendant le spectacle. L'histoire commence dans les années soixante à Paris sur fond de lutte politiques et de bastons de rues entre maoistes et militants de droite. Le narrateur, éternel étudiant, rencontre un jeune grec qui a fui la dictature des colonels. Cet homme va devenir son meilleur ami, son mentor, son modèle. Dans un excellent prélude au coeur de son roman, Sorj Chalandon raconte l'amitié puissante qui va unir les deux militants et passionnés de théâtre. L'auteur prend son temps pour mettre en place le récit qui n'en est que mieux. Ces pages sont savoureuses.

©reneburri

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Quelques années après ces grands moments d'engagement partagés, le "grec" poursuit le rêve fou de monter "Antigone" d’Anouilh à Beyrouth en pleine guerre du Liban. Le metteur en scène prépare tout, trouve des financements et des contacts mais, au moment de partir débuter les répétitions, il tombe malade. S'il n'imagine pas une seconde abandonner le projet, il doit se rendre à l'évidence: il n'a plus la force. Il mandate donc son vieil ami qui n'a pas le courage de refuser ce cadeau empoisonné, la dernière volonté d'un mourant. Il décolle pour Beyrouth.

« Le quatrième mur » devient alors une course contre la montre et contre la guerre. Le héros ne connait rien au conflit libanais. Il passe d’une ligne de front à une autre, d’un quartier à l’autre pour convaincre chaque communauté de participer à la pièce. Malgré les bombes,les scènes sont cocasses. Chacun interprète « Antigone » selon ses convictions religieuses. La palestinienne s’identifie à l’héroine antique, un musulman sunnite se félicite que l’outrecuidance de cette jeune femme face aux Dieux soit punie comme il se doit etc. Le récit accélère, on tremble avec le héros, on désire autant que lui qu’il parvienne à monter la pièce. Sorj Chalandon parvient à créer un vrai suspens: l’apprenti metteur en scène va-t-il abandonner malgré son amitié ? Va-t-il y arriver ? La culture peut-elle être plus forte que la guerre ? N’est-ce pas stupidité et vanité que de croire à ce « pouvoir » de la culture quand il s’agit juste pour les victimes et acteurs du conflit, de vivre ou mourir?

Attention, toutefois, « Le quatrième mur » reste un roman violent. Il y a des pages très dures. L’expérience de reporter de guerre de Sorj Chalandon saute aux yeux. Depuis « Valse avec Bashir », le film chef-d’oeuvre d’Ari Folman, je n’avais vu d' »expression artistique » -pardonnez-moi ce mot maladroit- plus glaçante des massacres de Sabra et Chatila, les camps palestiniens de la banlieue de Beyrouth. Sorj Chalandon ne nous épargne rien. Comme si le journaliste qu’il est encore prenait le pas sur l’écrivain en l’empêchant de basculer totalement vers la fiction, comme si l’inspirante réalité ne permettait pas toute liberté à l’auteur. Je ne dis pas qu’un roman doit avoir une fin heureuse, que la littérature condamne au « happy end » mais j’ai cette sensation que Sorj Chalandon écrivain est rattrapé par ses anciens reportages. N’est-ce pas d’ailleurs toute la difficulté d’être à la fois journaliste et écrivain ?

* « Le quatrième mur » de Sorj Chalandon, Grasset, 2013
Tous ces romans précédents sont disponibles au Livre de Poche.

* Théâtre : deux romans de Sorj Chalandon ont été adaptés pour la scène. Il s’agit de « Mon traître » et « Retour à Killybegs ». Spectacle d’Emmanuel Meirieu aux Bouffes du Nord à Paris du 4 au 20 décembre 2013. Je suis allée à la première, c’est catastrophique, passez votre chemin.

* « Robert Mitchum ne revient pas » de Jean Hatzfeld, lui aussi ancien reporter de guerre et ancien du journal Libération fait écho au livre de Chalandon. Après Beyrouth, Sarajevo. Après la culture comme fausse échappatoire à la guerre, le sport. Après une histoire de théâtre, une histoire d’amour. Un bon livre, moins fort mais moins dur que « Le quatrième mur ».

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