Serge Doubrovsky, un homme de passage

Grand Prix de la SGDL 2011

C’était il y a presque un an déjà.
Un soir de juin, un vieil homme bien mis – à mi-chemin entre l’ancien vieux beau et le gentleman- s’avance au micro devant le respecté et respectueux auditoire de la Société des Gens De Lettres (SGDL).
Ce Monsieur, Serge Doubrovsky, vient d’en recevoir le Grand Prix pour l‘ensemble de son oeuvre. Avec émotion, il remercie un inconnu que lui-même ne connait pas. Des décennies auparavant, l’inconnu au vélo est venu prévenir la famille Doubrovsky de l’arrivée imminente de la gestapo. Dès lors, Serge Doubrovsky n’aura de cesse de se considérer comme « Un homme de passage », le titre de son dernier ouvrage et un livre magistral.

En ce soir de juin, moi, je débarque. -« Quoi, tu ne connais pas Serge Doubrovsky ? Toi qui lis beaucoup !?!
– Ben non, (après enquête, c’est une question de génération semble-t-il.)
– Mais c’est l’inventeur de l’autofiction!
-Ah bon? (surprise, légère honte)…Silence. » 
Quoi, l’autofiction n’est pas née avec Christine Angot? Ca, je le sais, mais n’empêche, mes automatismes littéraires associent Angot-Autofiction. Alors, cet élégant serait le père de l’autofiction, du mot même, du concept donc du genre littéraire. Et son œuvre m’aurait échappée, diable, je m’y attèle de suite, en bonne élève que j’ai toujours été. Et là, claque!

Oubliez tous les débats sur l’autofiction, lisez Doubrovsky qui répond à toutes les questions : le droit à utiliser la vie des autres, le droit de revendiquer une universalité à son parcours, l’écriture à partir de soi sans être dans l’autobiographie etc….Ses réflexion sur la sélectivité de la mémoire, l’oubli, l’écriture, le lien entre les deux et le tri des souvenirs sont passionnantes. Il écrit : « Faire coincider existence et écriture, mon désir, mon projet fondamental. Seul moyen que j’ai de triompher de la mort. Non pas raconter à distance une scène vécue mais la faire revivre. Dans les mots. Selon leur loi propre, celle de l’écriture. »

« La langue est ma vraie, ma seule patrie » écrit cet universitaire qui pendant des décennies vivra moitié à Paris, moitié à New York. Son style est incroyable, « intraduisible », dit-il, et on veut bien le croire, « Moi, la syntaxe, il faut que je la casse » . Les allitérations et assonances le disputent aux métaphores. J’adore cette musique littéraire, cette vitalité des phrases, cet éclat de mots, bref cette langue française! Mon éblouissement me rappelle celui ressenti aux premières pages d’« Aurélien » d’Aragon.

Sa vie, en tout cas sa vie telle qu’il la raconte, son « autofiction » ne sera qu’évitement de la mort en slalomant à travers les guerres, les maladies et les malheurs. Toujours, Serge Doubrovsky se sentira « Un homme de passage ». Jamais, cette impression d’être en sursis ne le lâchera malgré une brillante carrière d’intellectuel, malgré l’amour des femmes, ses enfants, malgré sa passion de la littérature.

Rarement, la vieillesse au masculin a été si bien décrite. La proximité avec « Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable » de Romain Gary est flagrante, en moins drôle toutefois. Cette peur de la décadence physique et intellectuelle frise parfois le ridicule. Serge Doubrovsky est un homme comme les autres qui cherche en chaque nouvelle conquête l’illusion de l‘éternelle jeunesse. C’est attendrissant, pathétique, macho, crû mais c’est la condition humaine au masculin. Le livre se termine sur son retour à Paris, la ville où il veut mourir. Vieillard zonant autour du Trocadéro, il croise un bébé en poussette: « Le double itinéraire s’entrecroise, s’enchevêtre le long du trottoir, le cheminement vers la vie, la promenade vers la mort ».

Certes, cet intellectuel franco-américain avec un grand I est très conscient de son œuvre et de son talent. Pardonnons-lui. Mes respects, cher monsieur Doubrovsky.
Merci à la famille C…pour cette découverte.

*Un homme de passage, Grasset 2011.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s